Chercher quoi faire de toi
Aujourd'hui, un texte qui parle d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle, on ne sait pas encore, il faut le demander à la mouette
Je t’ai emmené avec moi. En secret. J’ai glissé la pièce à conviction dans la poche avant de mon sac à dos et j’ai refermé la fermeture éclair. Zwiiip. Au moment de partir, Vic’ m’a serrée dans ses bras comme si je n’allais jamais revenir. C’était flippant. Je l’ai charrié pour le rassurer, je sais me débrouiller toute seule tu sais, je suis l’aînée, pour lui faire croire que tout roulait, que je savais vers où j’allais. Il m’a demandé dix fois si j’étais sûre de mon coup, qu’il pouvait arriver demain pour me tenir compagnie, qu’il y avait encore des billets. J’ai secoué la tête. J’ai dit t’inquiète, je reviens dans trois jours, embrasse les parents. J’ai pensé qu’on n’avait pas toujours besoin de quelqu’un avec soi, même d’une des personnes les plus sensées du monde.
A l’aéroport, l’odeur du kérosène m’a immédiatement écoeurée. Je n’avais rien avalé – essence et ventre creux font mauvais ménage. C’était à peu près la même sensation que l’angoisse, donc, très vite, j’ai pensé à la mort. Je crains souvent de mourir.
Je crois que mon frère ne s’en remettrait pas, alors je souhaite que ça n’arrive pas et je ne pense qu’à ça pendant l’intégralité du voyage. Je chasse les pensées de lui en train de prononcer mon oraison funèbre dans un crématorium sans âme en fixant les ailes de l’appareil. Je m’évertue à vérifier qu’elles restent parallèles au ciel. Je ne les quitte pas des yeux de peur que la poisse surgisse au moment où ma vigilance se relâche. Je dois surveiller ; c’est une question de vie ou de mort.
Tout est toujours d’un bleu paisible au-dessus du manteau nuageux. Les gens morts dans des crashs d’avion ont dû le remarquer, eux aussi, ce décor morbide qui pourrait être rassurant si l’on ne sentait pas son cœur bondir dans sa poitrine au moindre mouvement suspect. Je ne parviens pas à faire comme si ces catastrophes ne survenaient jamais. Je guette. Les oiseaux trop effrayés par les moteurs. Les nuages trop menaçants. La mort trop pressée d’écourter ma vie à 35 000 pieds au-dessus du sol. Sortez-moi de là. Je souhaite avoir atterri, en finir avec cette interminable sensation de chute que me procure la descente vers l’aéroport, ici votre commandant de bord, nous approchons de l’arrivée, veuillez relever la tablette et ajuster votre ceinture de sécurité. Je la serre au maximum.
Je vais te dire : la vie s’apprécie mieux les deux pieds posés sur le macadam, sous la lumière de midi, en arpentant les quais de la ville où j’ai fui. Je souhaitais me prélasser en oubliant mes problèmes, mais ils me paraissent, hélas, plus accrus sous le soleil. Je marche en caressant l’ormeau trouvé au milieu des galets un peu plus tôt et que j’ai glissé dans ma poche telle une amulette. Mon pouce épouse parfaitement sa douce nacre bleutée. Mes pensées se mêlent à l’air marin venu du large.
Je songe à toi. Que vais-je faire de toi ?
Effleurant le bombé de la coquille, mes doigts accrochent une petite aspérité que j’essaie de gratter avec l’ongle. Je veux sentir le coquillage parfaitement lisse, que rien ne dépasse. Je m’échine tant et si bien que mon ongle s’arrache sous l’effort. Je jure bruyamment, bordel, saloperie, je secoue la main vivement, le sang pulse sous la chair à vif et, voyant une goutte vermillon apparaître au bord du doigt, je la lèche faute de pansement. Son goût métallique me répugne. Il me rappelle l’odeur qui règne partout où je me trouve en ce moment, sur les bords du fleuve où plane le sillage âcre des peaux de poissons pêchés par les hommes, dans les chiottes du bar de la semaine dernière, envahis par les vapeurs de malt. Je me souviens avoir articulé merde, puis être rentrée chez moi sans prévenir les copains. Dans la nuit, j’ai pris mes billets pour ici.
Je me demande ce qui va arriver maintenant que je suis là, et je crois être la seule à le savoir. C’est ce qui me paraît le plus terrifiant : tenir au creux de moi la réponse à mon propre tourment. Une mouette passe au-dessus des pêcheurs et son cri rauque retentit juste avant qu’elle ne plonge son bec rougeoyant dans les flots étincelants. Ils ont tout pris, ma jolie. Elle virevolte, riante, je peine à suivre sa trajectoire des yeux, mais je devine qu’elle s’amuse, que son existence n’est en rien un fardeau. Peut-être suffirait-il de l’imiter – se jeter dans le fleuve et qu’on n’en parle plus. L’eau d’avril doit être glaciale. Avec mon sac à dos bien rempli, je coulerais vite, sans chercher à reprendre ma respiration. Ce serait tellement plus simple. Ça m’empêcherait de devoir jouer à l’adulte.
Vic’ dit qu’il faut du courage pour crever. Je n’en ai déjà pas assez pour prendre une décision. L’oiseau n’a pas ce souci, lui, il se laisse balloter par les courants ascendants et descendants, l’air fera ce qui est bon pour lui. J’aimerais être une mouette et je ne suis qu’une humaine que le soleil aveugle.
Je fouille la poche avant de mon sac à la recherche de ma paire de lunettes et, au passage, je tombe sur la preuve de toi. Elle crisse dans son sachet en plastique gris. Je lâche un rire nerveux, un rire qui dit j’y crois pas. C’est tout mon problème depuis dix jours : j’espère me réveiller. Mais les deux barres roses restent figées sur le bâtonnet où j’ai pissé, m’accablant de ta présence fantomatique et d’une multitude de questions à mille balles, à commencer par qui est le père ?
🔥 L’apocalypse en joie
Peut-être pensez-vous que trouver la joie est une mission commando ces temps-ci. Voici donc un vrac de sensations joyeuses : peindre une boîte à bijoux à quatre mains ; plonger dans l’eau froide d’avril ; voir des inconnus danser dans la rue ; se coller un de ces masques sur le visage en croyant que ça va gommer les rides
Pas de code promo, mais trois reco podcasts à partager : cette carte blanche à Melissa Laveaux qui sera bientôt en concert à Paris ; cette ode à la vieillesse des meufs avec des personnages flamboyants ; et le secret de ma mère, série en trois épisodes avalée d’un coup, les larmes aux yeux
Je vous laisse sur ces mots de Stig Dagerman : “Peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.”
🎧 L’apocalypse en rythme
A bientôt d’ici la fin du monde !


Une prose étonnante comme toujours. Un personnage que l'on suit telle son ombre. C'est beau!
Et pourquoi n'écrirais-tu pas un livre ? Tu es douée en écriture !!