Le chasseur
Aujourd'hui, un texte qui parle d'obsession pour la peau et les grigris
Enfant, son dessin animé favori était les 101 dalmatiens. Pas pour les chiots adorables, mais pour ce que fomentait Cruella avec ses deux brigands. Damien, six ans, chipait le manteau en fourrure de sa mère et paradait dans le couloir carrelé. Il imitait la voix diabolique, perché sur la pointe de ses pieds : « petits, petits, petits, je vais vous faire la peauuuu. » Les adultes s’amusaient de ces défilés sans importance. Peut-être auraient-ils dû s’en inquiéter.
Son esprit juvénile divaguait sans qu’ils le sachent. Il se demandait à quel point c’était simple. Il pensait aux gars des abattoirs, qui s’adonnent au geste d’écorcher la peau des bêtes à manger après les avoir tuées, avant de les éviscérer. La force qu’ils doivent déployer sans hésiter. On n’y pense pas. Pourtant, la première fois, ça doit être quelque chose de tirer sur l’enveloppe de poils comme une chaussette pour ne révéler que le muscle étincelant. Il paraît que certains tombent dans les pommes.
Il avait vu faire sa grand-tante, un jour, dans sa basse-cour en Normandie. Elle avait cogné la tête du lapin, puis l’avait attrapé par les pattes, hop, ficelées, accrochées en l’air, et d’un coup sec, schlak, elle l’avait déshabillé dans un geste fascinant de cruauté et de facilité. Il avait voulu apprendre. Elle lui avait enseigné. C’est ce qu’il se passait, à l’époque. On ne se posait guère de question.
Aujourd’hui, ce qui lui complique la vie, c’est de choisir la bonne peau. « Cette décision relève de la chimie », pourra-t-il tenter d’expliquer à son procès, quand il se sera fait attraper à son tour. Tout est une question d’odeur. De grain. Celles qu’il préfère sont velues, comme du gibier flairant le chasseur embusqué. Pour les trouver, il écume la forêt des boîtes de nuit de la ville. C’est là qu’il les renifle le mieux, car alors il connaît leur vraie odeur, celle de l’obscurité, de la transpiration, du renfermé et du désir. Il aime les pudiques qui gardent une veste dans laquelle ils crèvent de chaud. Ça le rend fou. Il ne songe qu’à ce qui se cache dessous.
C’est toujours une surprise, la peau d’autrui la première fois. Même pour Damien. Vous avez beau avoir observé le velours exposé du visage, effleuré le tissu délicat de la main, approché le cuir appétissant de la nuque, vous ne connaissez jamais exactement la texture du derme de l’autre avant qu’il se tienne entièrement nu sous vous. Damien enregistre tout. La rugosité d’un torse, la tendresse d’une épaule, la pâleur d’un ventre. Il sait assouplir, endurcir, électriser. Ce sont des efforts nécessaires, mais délicats. A tout moment, la peau de l’autre peut se dérober. Il faut être sûr de soi.
Damien ne doute jamais de son talent.
Généralement, il tue ses proies vers la fin de la nuit, juste avant le lever du soleil. Après leurs ébats, dans le lit géant où il les a attirés. Il suit toujours le même scénario. Il leur grimpe dessus alors qu’ils dorment paisiblement et leur serre le cou. Comme des lapins. Parfois, ils sont coriaces, ils se débattent dans de grands gestes, tentent de le frapper, le griffent, bougent davantage que dans les heures précédentes. Mais on ne peut rien faire contre deux mains qui vous écrasent la pomme d’Adam et vous maintiennent la tête dans l’oreiller le temps que le souffle lâche.
Ensuite, Damien se désaltère et se prépare à conserver un souvenir de la nuit qu’ils viennent de passer. Il se refuse à les oublier. L’oubli, c’est la mort. L’idée lui est intolérable. Il descend le corps au sous-sol grâce au treuil électrique installé dès son emménagement, il l’allonge sur la table médicalisée, il rapproche la bétadine, l’alcool, enfile un masque FFP2, des lunettes de protection, allume la lampe Scialytique volée à la fin de son internat et saisit le scalpel.
Son grigri se situe à l’intérieur de la cuisse, là où la chair est aussi fine que charnue. Il en découpe un long rectangle, dans un silence religieux, le décolle peu à peu des membranes rougeoyantes, puis le place dans le produit chimique qui finira de le tanner. Dans un coin de la cave de sa maison de banlieue où il n’invite personne d’autre, se trouve une gigantesque malle en bois. C’est là qu’il entrepose les reliques de ceux qu’il a possédés. Depuis le temps, il ne les compte plus.
🔥 L’apocalypse en joie
Ce texte m’a été inspiré par une consigne d’écriture de la romancière et poétesse Laura Vazquez dont j’ai découvert les ateliers. Si vous aimez écrire, je vous conseille ses envois
En parlant de chasse, écoutez ce numéro d’Interception sur le loisir préféré de Serge Zaka. A ses heures perdues, l’ingénieur s’en va photographier les orages près de chez lui, entre le Pic-Saint-Loup et l’Hortus, comme dans Twister. Passion tempêtes.
Sinon, la joie tient dans les amis, dans leur expertise en matière de manucure sirène, leurs blagues de qualité, leurs livres impeccablement traduits (j’avance, j’avance), leurs conseils avisés, leurs roulés à la cannelle maison, leur talent pour venir à bout de l’épluchure de châtaignes (une tannée) ou leur playlist sur laquelle danser
🎧 L’apocalypse en rythme
Je loupe Lorde alors qu’elle est de passage à Paris, alors je compense
A bientôt avant la fin du monde !


Hé bien ma filleule coriace ce texte !! Ça remue pas mal ! Bisous ma belle
Une belle horreur bien écrite. Bravo