Mauvaise graine
Aujourd’hui, un texte qui parle de floraison, de bon grain et d'ivraie, car (ça y est) le printemps arrive
Tu repenses à tes questions d’enfant, maintenant que tu observes le magnolia en fleurs perdre ses pétales rose pâle sur le sol goudronné de la cour de l’hôpital. La journée est belle. Chaleureuse. Tu songes aux commandes passées pour le week-end. Aux tables des mariés que tu vas embellir.
A votre avis, les parents, d’où provient la toute première graine de l’univers ? Quelle plante a-t-elle fait pousser d’abord ? Un arbre fruitier, une pâquerette ou une herbe quelconque, banalement verte ? Et qui l’a semée ?
On t’a raconté les pollinisateurs, comment tout s’est disséminé à travers le monde et les âges ; mais personne ne t’a rien dit de l’origine des choses, qui de l’œuf ou de la poule, qui de la fleur ou de la graine. Cela te traverse souvent l’esprit lorsque tu assembles tes bouquets. Tu parles aux roses, aux renoncules, aux tulipes qui passent entre tes doigts gantés. A qui doit-on votre présence au monde ?
“Il y avait certainement un terrain”, a expédié le neurologue, en se grattant les tempes dans son bureau de l’hôpital, et, sur le moment, tu as pensé qu’un parasite avait infesté ton système nerveux. Déformation professionnelle. Tu as profité de ton lundi chômé pour écouter le médecin – quinze ans d’études – t’expliquer qu’il ne sait presque rien des racines de ton mal, mais que des traitements existent.
Tu n’as rien raté : le lundi, personne n’achète de fleurs autrement que pour des naissances ou des obsèques. C’est ce qui te fait préférer le jeudi, journée où les clients pénètrent dans ta boutique “Pétale” pour faire plaisir à quelqu’un qu’ils aiment. C’est simple, les fleurs.
Tu ne sais pas s’il faut y voir un signe, mais c’est aussi un jeudi que tu as vu scintiller cinq points blancs dans ton lobe frontal. Le radiologue n’a pas commenté l’IRM. Il t’a tendu les images sur papier glacé et t’a laissée repartir dans ton atelier aux mille senteurs. Ce jour-là, tu as assemblé un bouquet d’anémones rouges et blanches pour la petite dame du troisième, en te demandant pourquoi ces points, plus petits qu’une graine de tournesol, étaient apparus dans ton cerveau comme du chiendent.
Dans son bureau, le spécialiste a prononcé un nom compliqué puis a parlé de “poussées”. Tu as esquissé un sourire en entendant le mot. Tu as réfléchi à ce qui allait t’envahir à partir de maintenant : des poussées, mais des poussées de quoi ? Le mur vert derrière le médecin s’est soudain mis à bourgeonner. Une serre a jailli de ton imagination. Pleine de fleurs odorantes, de végétaux entremêlés sur lesquels trébucher ou auxquels se raccrocher. Tu sais que la vie peut ressembler à tout cela à la fois.
L’homme continuait à parler et tu ne l’écoutais plus. Tu repensais au nénuphar mortifère de Chloé dans L’Ecume des jours, à la couronne de fleurs joyeuses de Frida, à ce qui t’avait donné envie de devenir fleuriste. Au fait que tout pousse sur cette Terre. Le bon comme le mauvais. Tu maîtrises mieux que quiconque les tiges à rabattre et celles à préserver.
Le magnolia ondule dans la brise printanière. Tu te lèves. Il est temps de rentrer pour changer l’eau des fleurs.
🔥 L’apocalypse en joie
J’aime beaucoup Vimala Pons, son air perché, sa tendresse bizarroïde. Je trouve que cela s’entend dans son discours de remerciements des César, où elle parle de ce qu’il nous reste de joie. Pour y ajouter un soupçon de douceur, regardez L’Attachement ; c’est un petit bijou
Chaque année, la même évidence : le retour du soleil et du chant du merle agissent comme un puissant antidépresseur. Quelle misère que l’hiver, quelle joie que le printemps ! J’en profite pour glisser un conseil lecture : Cucul de Camille Emmanuelle, une romcom drôle et féministe. J’ai ri, mais j’ai ri
Enfin, je remercie Sophie Adenot pour deux choses : l’image d’un lever de Terre (folie) et parce qu’elle fait rêver les petites filles. Je recommande, à ce propos, l’écoute de l’épisode des Odyssées consacré à la mission Apollo 11. Je chiale dès les premières notes de Space Oddity, tout va bien
🎧 L’apocalypse en rythme
A bientôt d’ici la fin du monde !



Très beau texte, tout en poésie et en couleur ! J'aime beaucoup ! Excellente plume !!