Perturbations magnétiques
Aujourd'hui, un texte qui parle d'interférences et de vents solaires pour célébrer l'anniversaire de "Jusqu'à l'apocalypse"
A l’instant où la bulle de plasma solaire, chargée de protons et d’électrons, percuta le champ magnétique terrestre, à 5h52, ce vendredi, Iris se réveilla en sursaut, avec une soif abominable et une sensation de gêne dans le bas-ventre. Elle se leva, trébucha sur une chaussure qui traînait au milieu du passage et jura en heurtant le mur. Elle entra dans la salle de bain sans chauffage, ouvrit doucement le robinet pour ne pas perturber le chat en pleine toilette. Elle détestait boire au réveil. La fraîcheur métallique de l’eau s’imprégna dans sa bouche pâteuse, et lui tira une grimace.
Iris se dirigea vers les toilettes où elle s’assit sur la cuvette, la tête entre les mains, et laissa couler un maigre filet d’urine. Son ventre se contracta. La sensation, qu’elle reconnue entre mille, déclencha un long frisson. Il ne manquait plus qu’une cystite. Déjà lasse, elle partit s’allonger sur le tapis du salon, bras écartés, jambes repliées et main sur le ventre, en attendant que le réveil se déclenche et que la radio lui dise quoi mettre dans son kit d’urgence. Mélisse vint ronronner contre elle et, le temps de quelques secondes, son insouciance féline la réconforta.
L’animal n’avait pas conscience que la plus grosse tempête géomagnétique du siècle venait de débuter. D’après les calculs des astrophysiciens, elle allait durer cinq jours. Les particules ionisées, échappées d’une impressionnante éruption de masse coronale à la surface du Soleil, avaient frappé la Terre après un voyage de 150 millions de kilomètres à travers le vide cosmique. Huit minutes à la vitesse de la lumière avaient été suffisantes pour enrayer le cours normal de l’existence.
Iris ralluma son téléphone après avoir versé les croquettes dans la gamelle du chat. Rien. Avec la tempête en cours, les communications risquaient d’être difficiles, disait-on à la radio, ce n’était pas la peine de s’inquiéter. Elle soupira et posa son regard au dehors. Un mauve étrange colorait le ciel matinal. Les oiseaux volaient bas, comme à l’heure d’aller dormir. Le décor n’avait pas bougé, mais tout paraissait inhabituel, à croire que l’air chargé d’incertitude modifiait les perceptions. Etait-ce à cause des ondes provoquées par les nuages de particules solaires ? A la radio, personne ne parlait de cet effet collatéral.
Les experts autoproclamés du ciel redoutaient plutôt que la tempête géomagnétique ramène l’humanité au 18e siècle, ambiance lampe à huile et pigeons voyageurs. Iris se demanda ce qu’un tel retour en arrière changerait à sa situation. L’annihilation de l’espoir, peut-être. A 12h57, la radio annonça que les astronautes de l’ISS étaient à l’abri dans une cabine spéciale pour éviter les radiations. A 15h42, que l’Afrique du Sud venait de perdre la plupart de ses transformateurs électriques. Et à 17h09, que la Suède était plongée dans le noir total, ce qui devenait plus dramatique que l’impossibilité d’envoyer un texto. Ça tournait vinaigre. Le gouvernement français redoutait que la tempête solaire détraque l’ensemble du système électrique. On parlait d’un « plan rouge » en préparation.
A la fin de la journée, Iris réfléchit enfin à ce qui lui manquait pour survivre au weekend : du jus de cranberry, donc, des biscuits, et – une illumination – de quoi s’éclairer. Elle s’emmitoufla et dévala les escaliers en direction du Carrefour City, contrariée de ne pas y avoir pensé plus tôt ; le rayon des bougies chauffe-plat avait été dévalisé, comme celui des pâtes et du papier toilette. Devant l’air désappointé d’Iris, le caissier lui tendit la dernière boîte d’allumettes en sa possession et lui conseilla de courir jusqu’à la prochaine station de métro, il y avait une épicerie à la sortie, elle fermait tard et avait toujours ce qu’il fallait en réserve. Iris le remercia et ressortit dans le froid.
Les habitants étaient terrés chez eux, la plupart des bâtiments éteints, plus aucun métro ne circulait. La ville entière semblait sur pause. Iris accéléra le pas, sans remarquer les nuages qui ondulaient au-dessus d’elle, dessinant d’amples mouvements sur le ciel ardoise. Il lui aurait suffi de tendre son téléphone en l’air pour révéler le spectacle majestueux de l’aurore boréale qui frappait la capitale dans un jaillissement de rose et de vert fluo, mais elle gardait l’objet serré dans sa main, dans l’attente des résultats. Depuis plusieurs mois, une masse de cinq centimètres s’était formée près de sa vessie. La gynécologue l’avait découverte par hasard, au cours d’un contrôle de routine. Iris comprenait que la lenteur du diagnostic ne présageait rien de bon. La vie était pareille au champ magnétique terrestre, sujette aux perpétuelles variations, aux dérives souterraines et aux inversions brutales. Un puissant vent solaire, et tout se détraquait. On ne pouvait rien y faire.
🔥 L’apocalypse en joie
Cette humble newsletter souffle sa première bougie et… toujours pas d’apocalypse ! Je vous propose donc de poursuivre, ça a l’air de nous réussir. Mais, surtout, je vous remercie de me lire, pour certain.e.s depuis le début 💜
Alléluia, nous sommes venus à bout de ces 31 jours longs comme le siècle, et nous allons pouvoir nous bâfrer de crêpes, le meilleur plat du monde. N’est-ce pas la joie ? Dans cette chronique, Charles Pépin la définit comme une “parenthèse d’acceptation dans le texte de notre vie passée à désirer”.
En écrivant ce texte, j’ai appris que rien ne disparaît jamais dans l’univers : “il y a toujours un résidu, un corps qui tourne” (in Les étoiles et nous). Je vous laisse donc avec cette idée d’infini.
🎧 L’apocalypse en rythme
A bientôt avant la fin du monde !


Joyeux anniversaire à Jusqu'à l'apocalypse! Me réveiller, apercevoir la brume qui emmitouflé la forêt et lire ton texte, une belle manière d'ouvrir les yeux sur ce 1er dimanche de février. Bises