Sentir la fièvre
Aujourd'hui, un texte qui parle d'entrée en scène pour vous aider à sauter, légers et frémissants, dans ce début d'année

La salle est déjà moite, il sent son air chaud et humide en provenance du couloir. Moite d’attendre. Elle gonfle d’impatience, et à mesure que Dave sent la fièvre monter, il veut disparaître. Il transpire. Il retire son tee-shirt blanc, le jette à travers la pièce, en reprend un autre, tout aussi blanc, puis cherche des yeux la bouteille salvatrice qui traînerait là, whisky, vodka, rhum, tout sera bon pour se donner de la contenance. Il se saisit d’une bouteille, en ingurgite de grandes lampées qui lui brûlent le gosier. Parfait pour les vocalises à tenir après.
Si Alan le voyait, ça finirait mal. Il ne supporte plus de le voir se mettre minable. Il dit que ça plombe l’ambiance ; que c’est l’unique raison de ce qui déraille dans sa vie et des crises en studio. En mai, il lui a mis son poing dans la figure et Dave, le nez en sang, s’est enfui dans les rues de Londres en jurant de ne plus jamais revenir. Il ne le pensait pas, ou seulement sur le coup. Peut-être est-ce exactement ce qu’Alan déteste, peut-être qu’il le hait de leur imposer son mal-être puis de monter sur scène avec la turbulence du showman, d’attirer sur lui toute la lumière, en papillon de nuit vif et désirable, pendant qu’ils triment pour tenir le groupe à bout de bras et que lui se les éclate à coups de seringues. Dave pense que ce n’est qu’une question de semaines avant qu’Alan se tire. Il ne sait plus s’il est sobre ou ivre, mais les gens sur le départ, il les a toujours sentis.
Comme hier, une force impitoyable vient l’extirper de sa loge. Le couloir, éclairé du néon bleu qui donnera le signal, est plongé dans l’obscurité. Il s’avance d’un pas vacillant. Il perçoit la clameur au fond, puis, de plus en plus distinctement, son prénom, prononcé en rythme. Dave. Dave. Dave. Ça le grise. Ça le déprime tellement ça le grise. D’être sensible à cette adoration pendant que, loin de lui, son gamin meugle dans les bras éreintés de sa femme. Il ignore ce qui le dévaste le plus : rater la moitié de sa vie ou hésiter sur celle qu’il préfère réellement.
Il renifle. La salle exhale la transpiration et la fumée de cigarette. Il s’en allumerait bien une, mais il n’y a plus le temps. Il doit être sur scène dans deux minutes. Il voit les deux doigts dressés de Joan, la régisseuse. Il se la ferait bien, là, maintenant, sans enlever son haut transparent, juste en soulevant sa jupe, et le clapping des fans couvrirait ses cris. Entre eux, c’est déjà arrivé ; ça arrivera encore, il le sait. Peut-être après le concert. On verra. Elle lui sourit, lui dit ils t’attendent, et elle appuie fort ses deux doigts sur ses lèvres en même temps, comme si elle lui déposait un faux baiser. Il pourrait l’embrasser à pleine bouche. Rituel à deux balles, mais qui marche à chaque fois. Elle le pousse gentiment vers cette foule réunie pour lui. Ils sont venus chercher sa voix, la preuve que son âme vit encore, et il va leur livrer sans pudeur. Il n’existe que pour ces moments de pure exaltation – il s’offre à eux, entièrement.
Joan lui tend une bouteille d’eau, il la prend avec un geste absent, oubliant ce qu’il projetait trois secondes avant. Il l’ouvre, renverse l’intégralité du liquide sur la tête, t’es chiant y’en a partout, plaque ses cheveux sur son crâne. Il croise le regard du guitariste. Un faisceau de lumière se reflète dans sa tenue pailletée et le décor se met à scintiller autour d’eux. Les applaudissements redoublent d’intensité. Les fans appellent. Ils les veulent. Dave sent l’ivresse dans chaque cellule de son corps, le mélange fatal d’alcool, de vanité, d’appréhension et d’envie. Une puissante frénésie. On éteint la salle, et la foule s’exclame d’une seule voix, bouillonnante. Il ferme les yeux, laisse glisser les ondes en lui. Le guitariste entre le premier. Le son de la basse retentit. C’est son tour.
🔥 L’apocalypse en joie
Autant je maudis les jours qui avalent la fin d’année, leur lenteur, cette latence, autant j’adore ceux qui lancent la nouvelle, car j’aime la dynamique des élans (et le soleil éclatant). Pour 2026, je nous souhaite la légèreté, pour nos esprits, nos mots et nos corps bondissants. La même qu’un éclat de rire, qu’un matin de printemps ou que des doigts sur la peau. Il paraît que c’est le remède du médecin contre trop de sérieux. Bonne année à vous toutes et tous qui me lisez !
Dans la joie que je vous partage ce mois-ci, il y a eu la lecture d’Aimer de Sarah Chiche. Souvent, je sais d’avance quand un livre va me plaire et ici, ça tenait dans le titre. L’histoire se passe sur les bords du Léman, ce qui a charrié de très agréables souvenirs.
On poursuit sur le même thème avec Fragments d’un parcours amoureux, un documentaire de Chloé Barreaux qui a eu la brillante idée de solliciter les personnes qu’elle a aimées pour raconter leur version de l’histoire. Le film, inspiration Sophie Calle, s’ouvre avec cette citation que j’ai trouvée aussi jolie que réconfortante : « Est-ce qu’on peut empêcher quelqu’un d’avoir un souvenir de nous ? Non. » Il se termine avec celle-ci : « On a tous besoin d’un archiviste dans la vie. » Et je suis d’accord. Car alors, on sait qu’on a vécu
Deux derniers conseils : traîner ses guêtres à la Monnaie de Paris pour se perdre dans les paradoxes visuels d’Escher dont le prénom est si compliqué que je suis bien incapable de le retenir, et lire ce bouleversant conte de Noël sur un don de moelle osseuse (trigger warning maladie). Une bien belle chiale joyeuse !
🎧 L’apocalypse en rythme
A bientôt d’ici la fin du monde !
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