Un peu de sérieux
Aujourd'hui, un texte qui parle de ces pages pleines de nos pensées intimes et d'un des drames de mon adolescence (et contente de vous retrouver)
12 février. 23h43. Je ne sais pas pourquoi j’écris encore à cette heure-là. Je n’ai jamais été aussi crevé qu’en ce moment. Au début, j’ai mis ça sur le compte de l’absence de pause pendant neuf mois d’affilée. Mais j’ai beau ne plus bosser depuis deux mois, le problème s’éternise.
Je reviens de chez Harry. Les verres qu’on a partagés avec l’équipe m’ont achevé. Traverser toute la ville. Faire l’effort de parler. Essayer de rire. Puis faire le chemin inverse. Monter ces six étages. Ils n’ont toujours pas réparé l’ascenseur… Même me foutre à poil pour prendre une douche m’a épuisé. J’en ai eu un vertige. Un peu plus et je m’éclatais la tête sur le rebord de la baignoire a moment de me verser du gel douche dans la main. J’ai réussi à me rattraper, mais le bleu sur ma cuisse est phénoménal. Me voilà frissonnant. J’ai mal partout. Et cette fichue migraine qui ne passe pas… La toux que je traîne depuis une semaine n’arrange rien. Merci l’hiver. Je n’ai pas la force de réchauffer la boîte de nouilles japonaises qui végète dans le frigo.
Les dernières prises, on les a faites de nuit, en extérieur, à se geler comme des gueux. On espérait que plus personne ne se plante dans les répliques, et il y en avait toujours un pour qu’on y retourne. J’ai cru qu’on n’en sortirait pas. Le froid était infernal. Jamais vu ça. Je l’ai déjà dit ici. Je radote. La faute aux insomnies. Je mets encore des heures à m’endormir. Je tourne en rond dans la tête avec moi et moi-même, je fais défiler des vidéos dans le noir. Soit-disant pour me vider le cerveau. Je ne vois que des images tristes ou débiles. Puis, le réveil sonne, c’est le matin et je me réveille avec une gueule de cadavre.
Tout ça pour dire : je me sens en fin de course. Système central en coupure généralisée à même pas trente piges. Ça inquiète maman. Je l’ai vue hier, elle s’est empressée de me resservir un morceau de poulet et des pommes de terre. Je crois que je la comprends. J’ai perdu sept kilos. Mes cernes sont devenus mauves, ils me donnent un teint blafard. Même moi, ça me fout les jetons. C’est pire que le sourire vermillon qu’ils me dessinaient chaque jour sur le visage.
Parfois, j’ai l’impression d’être devenu aussi dingue que Lui. Le clown pas drôle. A la fin, je lui parlais tout seul dans le grand miroir de la salle de bain, et j’inventais ses réponses. Flippant. C’était pour entraîner ma voix, je sais, mais la vérité c’est que j’ai fini par tout confondre, à ne plus savoir si le timbre que j’empruntais était le mien ou le sien. Encore maintenant. Quand je me regarde, je le vois. Quand je le regarde, je me vois. Je n’ai pas coupé mes cheveux. Il y a quelque chose dans ces boucles crasseuses dont je ne parviens pas à me débarrasser. Une originalité sinistre. J’ai juste enlevé le vert. Ca faisait peur à la petite.
Bon. C’est encore récent, après tout. Je lui ai prêté mon corps. Je lui ai donné vie. Une existence, ça ne s’évapore pas en quinze jours. Est-ce si grave qu’il me hante ? Que ses répliques me reviennent sans prévenir ? Après, on va pas se mentir, c’est ce qu’on appelle un rôle réussi : ne faire qu’un avec le personnage. J’espère que les critiques le sentiront. Qu’elles accueilleront bien le film. J’étais en harmonie avec ce sale type. Pour la première fois, projeter ses pensées comme si elles étaient miennes ne me demandait aucun effort. Il faisait écho en moi. C’était fou.
Je viens de raccrocher avec Katie. Elle est à Londres en ce moment. Ca m’a fait plaisir de l’entendre. Elle me manque. Je n’ai pas eu le temps de lui raconter les derniers mois dans le détail, elle devait monter dans un avion. Elle m’a ordonné d’aller me pieuter en entendant ma voix. Spectrale, elle a dit. J’ai ricané. On se verra à son retour, samedi. J’ai hâte.
Je peux tout dire ici. J’ai déniché de l’alprazolam au fond du placard et j’en ai pris. Je me suis dit que ça aiderait les antidouleurs à agir plus vite. Avant-hier, le doc m’en a prescrit des plus puissants, mais j’attends de voir. Selon lui, l’oxycodone agit rapidement, “en une demi-heure on n’en parle plus”. Ça fait une heure. J’ai si mal. Je lui ai envoyé un message pour savoir si je devais m’inquiéter. Il a répondu dans la minute. J’aime ça, les gens impliqués. Il dit qu’il faut que je parvienne à me détendre. Que ça va finir par faire effet.
Je crois surtout que Katie a raison. Comme souvent. J’ai besoin de dormir. Une bonne nuit de sommeil et on passera à autre chose. Dans le doute, j’ai repris un cacheton. Et me voilà donc allongé dans le canapé, armé de ce carnet. J’écris en admirant la vue. La ville scintille dans la nuit sans lune. J’aimerais que mon crâne me laisse en paix. J’hésite à fumer une énième clope en regardant les rues pétiller. Peut-être que ça m’endormira. J’ai croisé mon reflet dans la vitre. Ces joues creusées. Je fais peur. Pourquoi, toujours, cet air si sérieux ? Allez, ça va aller, mon pote. Lâche ce stylo et ferme les yeux.
🔥 L’apocalypse en joie
Ce texte m’a été largement inspiré par la mort de Heath Ledger, mais surtout par l’écoute de ce formidable podcast sur les journaux intimes (et tous les secrets qu’ils contiennent)
J’ai commencé septembre avec une des dernières séances de Materialists, une romcom à popcorn featuring Pedro Pascal. Ai-je besoin d’ajouter quoi que ce soit ? Dans un autre genre, je conseille la série Empathie, même si on chiale à chaque épisode (mais on rit aussi)
Enfin, rencontrer un bébé, trouver des “matriochka” en vide-grenier, lire Formidable maître Renard et voir arriver l’automne sont quatre choses qui m’ont rendue heureuse
🎧 L’apocalypse en rythme
A bientôt avant la fin du monde !



Merci <3 toujours un plaisir de te lire et j'adore aussi lire après ton petit billet d'humeur et tes reco livres/podcast/etc.
Les mots, le rythme, un beau texte, une belle evocation.